Maurice Druon est mort l’année dernière et à cette occasion je vous disais que si l’homme ne me plaisait pas (“vieux réac, jeune résistant“, bien résumé par Libération), j’appréciais l’auteur de “Tistou les pouces verts”. Je confirme cela suite à la lecture des Mémoires de Zeus. L’écriture est magnifique et mise au service d’une lecture intéressante de la mythologie grecque.
Si vous ne connaissez pas le panthéon des divinités grecques, il s’agit d’une excellente initiation. Et si, comme moi, il s’agit d’un sujet qui vous passionne, vous serez intéressé par l’interprétation de Maurice Druon. Son Zeus est tel qu’on peut l’imaginer : majestueux, don juan, coléreux parfois… En lui donnant la parole après un sommeil de 2.000 ans, Maurice Druon apporte de la nuance au personnage, dont on cerne mieux les motivations, avec toujours en filigrane des préoccupations écologiques.
Ecrites dans les années 1960, Les Mémoires de Zeus ne sont donc pas datées, bien au contraire.
Zeus ne daigne pas s’adresser à nous, pauvres femmes, il n’écrit ses mémoires que pour les mortels, ses fils, mais le propos n’en demeure pas moins passionnant. Il aborde une multitude de sujets (l’espoir, le monothéisme, le nucléaire…), faisant de ce livre un ouvrage presque philosophique. En espérant vous donner envie de vous immerger au sein de cet univers olympien, voici quelques extraits :
Le temps qui passe…
Mon premier fils se mariait ; je devenais le vieux Zeus ; ma jeunesse était finie.
L’étonnant, avec la jeunesse, c’est qu’on croit dix fois qu’elle est achevée. Et dix fois on découvre qu’il nous en restait une parcelle, une bribe oubliée dont on ne profitait plus vraiment, mais encore suffisamment vivace pour que nous souffrions de la sentir se détacher.
Le monothéisme
Or il n’y a rien là qui ressemble à la divinité suprême, active, consciente, créatrice, dispensatrice, que l’on vous a enseignée. C’est tout le contraire. Cet équilibre partout présent, cet omni-centre, est en soi inexistence, immobilité, désintéressement ; ce n’est pas une force ; c’est le résultat des convergences et des oppositions de toutes les forces de tous les dieux, leur perpétuelle et fugace annulation sans cesse remise en cause.
Le concept de dieu unique et son contenu implicite constituent la plus surprenante aberration produite par les miroirs de l’esprit sous la cinquième race humaine. Car il faut être au moins deux pour créer, et cela vaut pour tout dieu, quel qu’il soit. Le prince solitaire dont on vous a embué la vue ne saurait être qu’une absence de dieu. Et si vraiment il était seul, vous ne seriez pas. (…)
Car nous, les vieux dieux multiples, nous étions et nous restons, avec les atomes, les galaxies et les hommes, à l’intérieur de l’univers dont rien n’annonce qu’il soit d’aucune manière limité ou fini. Mais cette abstraction fallacieuse ne pouvait occuper d’autre résidence qu’une absence de monde qu’il fallut imaginer à son propos.
En guise de conclusion :
Les mythes sont la mémoire du monde.
En tout ce qui paraît nouveau, il convient de mesurer la part de l’oubli.
Il vaut mieux penser que croire.
S’imaginer porteur d’une mission témoigne d’une grande fatuité en même temps que d’une dangereuse ignorance. Mais dénier à sa propre existence aucune destination prouve encore plus d’arrogance et une plus épaisse cécité. Naître, c’est recevoir une fonction ; vivre, c’est la remplir.
L’un est une notion de partage ou d’opposition, non de totalité. L’oubli de cette évidence conduit l’homme au massacre ou l’égare au désert.
Peu importe le nom, le signe, l’image, l’équation par lesquels vous désignez Zeus ; l’important est qu’il figure parmi les données permanentes de votre conscience.
Car je ne suis rien d’autre, mes fils, que l’ordonnance de l’illimité.
Les mémoires de Zeus, Maurice Druon, éd. Milady
[...] que je viens de finir Les Mémoires de Zeus, Agora tombe à point afin de poursuivre ma réflexion sur la religion en général et le [...]